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4 avril, Montréal QC

 

Diaporama

Méthodologie d'Audiotopie

Méthodologie d'Audiotopie

PLAN

1. Les outils d'analyse visuelle
2. L'approche psycho-sociale
3. Approche sensorielle - les ambiances
4. L'audioguide - un outil immersif
5. Intégration du sonore aux projets d'aménagement

AUTEUR

Edith Normandeau

Lorsqu’il entame l’étude du site sur lequel il fera son intervention, l’architecte paysagiste utilise principalement des outils  d’analyse visuelle. Toutefois, de nouveaux modes de caractérisation et de représentation se développent actuellement. Ces outils considèrent les ambiances et la polysensorialité comme composantes paysagères. Qui aurait cru, il y a quelques années, que le son était un paysage en soi?

1. LES OUTILS D'ANALYSE VISUELLE

Règle générale, à l’étape de l’avant-projet, l'architecte paysagiste réalise une analyse de site prenant en compte ses aspects formels (champ visuel, points de repère, etc.), sa situation géographique, sa situation écologique et sa situation physico-spatiale (hydrologie, végétaux, topographie, etc.). Pour rendre compte de ces analyses, le professionnel peut produire différents documents tels qu’une cartographie, une coupe-élevation, des simulations visuelles ou des maquettes. Tous ces outils permettent de mesurer les impacts d'une nouvelle infrastructure dans un paysage et aident le client ou la collectivité à accepter ou non l’empreinte proposée par l’architecte paysagiste.  

Cependant, ces outils classiques n’offrent pas aux clients de saisir l’identité sensorielle du lieu. Cet article présente les audioguides développés par Audiotopie. Des outils de compréhension des paysages et d'interprétation sonore du territoire, l'une des composantes importantes de l’identité sensorielle d’un site.

2. L'APPROCHE PSYCHO-SOCIALE

Depuis quelques années, l’approche psycho-sociale est utilisée par l’architecte paysagiste pour définir l’identité sociale et culturelle du paysage (symbolique, patrimoine, sentiment d’appartenance, etc.). L’identité sociale et culturelle d’un paysage est parfois appelée « valeur accordée au paysage » (Hydro-Québec, 1993), « paysage valorisé et humanisé » (CPEUM, 2008), ou « paysage expérientiel » (Thwaites and Simkins, 2007). La « valeur » accordée au paysage par ses habitants renvoie au point de vue des populations, à leurs préférences en terme de lieux et à l’importance et la symbolique qu’ils accordent à ces lieux. Ces préférences sont évidemment culturelles.  

Au Québec, pour identifier et comprendre la valeur que certains groupes accordent à leur paysage, des concepteurs et des décideurs ont ajouté une étape « pré-projet » à la démarche d'aménagement. Cette étape propose au public de participer à des visites guidées, des ateliers d’idéation, des photomatons (Référence au projet Bellechasse) ou à différentes activités dans lesquelles il peut s’investir, et identifier à sa façon et avec son propre langage, les lieux auxquels il accorde de l’importance.  

Ces outils de design participatif sont dynamiques et valorisants pour les usagers qui sont ici considérés comme des « experts ». Audiotopie offre ainsi un outil qui s’inscrit dans l’approche psycho-sociale et qui permet de mesurer l’importance qu’accorde la population à un site sur lequel une intervention est prévue.  

3. APPROCHE SENSORIELLE - LES AMBIANCES

Les chercheurs du Cresson, Centre de recherche sur l'espace sonore et l'environnement urbain à Grenoble, en France, intègrent depuis plusieurs année une approche qualitative (perception et représentation des lieux) à leurs recherches lorsqu’ils étudient la perception d’un site par le public, jumelée à une approche quantitative (mesures de l'intensité sonore et lumineuse, etc.).

Ces approches à caractère objectif et subjectif correspondent à la notion d'ambiance. L’ambiance permet de comprendre, dans une approche intégratrice, une situation vécue (l'atmosphère générale) et ses éléments décomposables (ouïe, vue, odorat, toucher), qui prennent de l'importance ou non selon les cas. Les ambiances peuvent aussi se traduire par des « effets ou configurations » que l'expert se charge de répertorier, à travers les commentaires des participants sur leur perception sensible durant leur parcours, en créant des liens avec l'organisation des lieux. Un répertoire des effets sonores (Augoyard & Torgue, 1995) permet de construire tout un vocabulaire pour parler des ambiances vécues et les mettre en parallèle avec des aspects plus quantitatifs et mesurés in situ.  

4. L'AUDIOGUIDE – UN OUTIL IMMERSIF

Avec cette approche des ambiances, l'équipe d'Audiotopie (www.audiotopie.com), composée d'architectes paysagistes, de chercheurs et de musiciens en électroacoustique, a développé un outil immersif à partir de recherches réalisées par Edith Normandeau sur les ambiances sonores créées par les végétaux, et d'autres de Yannick Guéguen sur les interactions sociales dans le parcours.

Suite à ces études et ces réflexions naissait, en 2008, l'audioguide expérientiel pour aborder des parcours sonores dans la ville, tout en proposant une nouvelle lecture des paysages du quotidien. Muni d’un audioguide qui s’apparente à celui utilisé dans les musées, le marcheur est invité à écouter le narrateur qui lui parle directement, comme un chuchotement à l’oreille. Additionnée d'une composition musicale adaptée aux séquences du trajet et permettant d'amplifier certaines atmosphères, chaque piste sonore est en lien avec l'analyse de site et les éléments à mettre en valeur sur le parcours. Le plus important demeure que la synchronisation entre narration et temps de marche soit faite avec précision pour que les effets soient marquants pour l'auditeur.

Parce que les audioguides sont réalisés avec des comédiens et des narrateurs professionnels, la qualité de l'enregistrement sonore invite l'auditeur à se concentrer sur sa déambulation et sa perception des éléments du scénario, pour devenir un acteur de la ville. Le narrateur convie l'auditeur à regarder certains éléments du trajet, à toucher la ville et son mobilier, à écouter certaines émergences ou effet de coupure sonore des lieux et à observer les interactions ou dispersions sociales. Chaque audioguide comporte une approche qui lui est propre et qui met de l'avant des aspects importants du site.  

La méthode de parcours commentés (Thibaud, 2000) est utilisée afin de déterminer les éléments d'appréciation, mais aussi de perception directe dans le trajet, entrecroisée à des éléments historiques ainsi qu'au relevé architectural et paysager des lieux. Des coupes schématiques sont réalisées afin d'associer certains commentaires des participants avec les éléments paysagers ou architecturaux du parcours. Il devient intéressant de demander au public de parler des ambiances vécues dans un trajet (les sons, les textures, les odeurs, les vues), plutôt que de prendre l'axe de la préférence. La transcription des parcours commentés permet de faire ressortir les éléments de récurrence et d'importance ainsi que les aspects cachés du trajet. À cette analyse est ajouté un thème central pour le scénario et la narration.
 
Dans cette approche, c'est la temporalité et la sensorialité du paysage qui sont ici émergents, plutôt qu'une image statique des lieux. Ceci permet au marcheur de ressentir le paysage et de s'y orienter tout en le respirant pleinement sur un parcours de 20 à 45 minutes. Il faut comprendre que les audioguides développés par la coopérative sont des outils de communication et de compréhension des paysages sensoriels. C'est au citoyen qui veut redécouvrir sa ville que ces audioguides se destinent, mais le touriste y trouvera aussi son compte, tout comme le concepteur qui cherche à comprendre le vécu et les ambiances d'un lieu.  

C'est particulièrement le cas du projet Les rues ont des oreilles (www.audiotopie.com/rues) qui met en scène trois personnages avec trois façons distinctes et complémentaires de comprendre les ambiances sonores de la ville. Le premier, un poète, nous parle avec ravissement des sons entendus dans un parc et de son inspiration des lieux, de l'organisation de l'espace et des effets sonores ressentis. Le deuxième personnage nous invite à devenir le comédien de son film. Chaque séquence du trajet est une nouvelle scène du film à venir et la réalisatrice / narratrice nous décrit les actions à accomplir, à partir des ambiances sonores des lieux traversés. C'est aux Habitations Jeanne-Mance à Montréal, qu'a lieu cette partie de l'audioguide et le lieu en est transformé. Le troisième personnage nous parle de la rythmique sonore. Un jeu de contrastes s'établit entre les ambiances du matin et du soir et des changements d'ambiances avec le passage du temps au quotidien et le temps historique. Ce tour de ville entre les stations de métro Sherbrooke, Saint-Laurent et Berri-UQAM nous permet de caractériser nos paysages sonores et de comprendre autrement nos espaces de vie.  

5. INTÉGRATION DU SONORE AUX PROJETS D'AMÉNAGEMENT

L’approche d’Audiotopie vise à démontrer que les outils d'analyse sélectionnés par l’architecte paysagiste sont importants, tout comme l'intégration de la parole du citoyen comme « expert » de l'identité sensorielle des lieux. L'analyse fine des ambiances des lieux et les interactions sociales pourraient être davantage exposées pour les concepteurs en avant-projet ou pour des étapes de programmation et de concertation. Que penser d'un jardin magnifique annexé à un immense système de climatisation d'un édifice? Les gens pourraient répondre qu'ils préfèrent aller s'installer un peu plus loin où le calme règne... c'est à cet endroit que l'aménagement du jardin aurait pu être plus pertinent. Le seul problème réside dans le temps de mise en place de ces outils puisque la parole humaine est un élément qui demande analyse et transcription.  

Mais comme architecte paysagiste, rendre l'expérience de son projet créative et stimulante permet de rassembler les gens plutôt que de les opposer sur certains enjeux. Ainsi, l'audioguide et l'analyse des ambiances dans le parcours demeurent des outils à développer davantage comme outils de compréhension des enjeux sociaux et identitaires d'un territoire autant pour les concepteurs, les décideurs et le public.
 

Référence de l'article :
Normandeau Edith (2012) Les Rues ont des oreilles. Annuel du paysage 2012, Association des Architectes Paysagistes du Québec.
 

BIBLIOGRAPHIE

- Augoyard, J-F (2004) AMB1-2-3 – Les Ambiances : concepts et problématiques interdisciplimaires. Recueil inédit, Dea Ambiances  architecturales et urbaines, Grenoble : École d'architecture de Grenoble.  • Augoyard, J.-F. & Torgue, H. (1995) À l'écoute de l'environnement; Répertoire des effets sonores en milieu urbain, ouvrage collectif sous la direction de J.-F. Augoyard et Henry Torgue, Marseilles : éditions Parenthèses.  
- Kaplan, Kaplan (1989) The experience of Nature : A psychological perspective. Cambridge, New York : Cambridge University Press.  
- Paquette, Poullaouec-Gonidec, Domon CPEUM (2008) Guide de gestion des paysages au Québec; Lire, comprendre et valoriser le paysage.  Québec : Chaire en paysage et environnement, Université de Montréal,  Gouvernement du Québec.
- Pelletier, Jean-Pierre et associés (1993) Méthode d'évaluation environnementale lignes et postes; Le Paysage, méthode spécialisée  document synthèse, Hydro-Québec Vice-présidence Environnement.
- Thibaud, J.-P. (2004) MES06 - Méthodes d'enquêtes sociologiques et psycho-sociologiques. Recueil inédit, Dea Ambiances architecturales et urbaines, Grenoble : École d'architecture de Grenoble.  
- Thibaud, J.-P. (2000) Les parcours commentés. L'espace urbain en méthodes. Sous la direction de M. Grosjean et J.-P. Thibaud. Marseille : Parenthèses.
- Thwaites and Simkins (2007) Experiential Landscape; An approach to people, place and space. USA, Canada : Routhedge.